Benjamin Biolay : entre obsessions sexuelles et politiques

Cet article invité a été écrit par Olivier Terwagne

Benjamin Biolay – Confidences sans cire d’un chroniqueur de courts métrages politiques. Quand chanson, sexe et politique se rejoignent !

Brel avait dit un jour à Gainsbourg : « tu réussiras quand tu prendras conscience que tu es un crooner ». Ce à quoi Gainsbourg a répondu: « T’es fou avec la gueule que j’ai, c’est pas possible. Eh bien faisons un flashback, tous mes tubes sont ceux d’un crooner : Je t’aime moi non plus, L’eau à la bouche, Je suis venu te dire que je m’en vais, La javanaise… » Sans pousser la comparaison déjà forcée et mille fois éculée avec Gainsbourg, on revient à ce parallèle étonnant avec Biolay. Si on opère le « bilan Biolay » en 2017, les chansons les plus aimées si j’en juge par les réactions du public sont « Les cerfs volant », « La superbe », « Ton héritage », « Jardin d’hiver », sont des chansons de crooner nostalgique, chose qu’il n’y a pas à mon sens chez Gainsbourg. Et un côté beaucoup moins cynique et davantage brute de décoffrage sincère (sans cire comme le miel). Pourtant il s’en dégage une dimension politique bien plus subtile qu’il n’y paraît. C’est ce que je tente de montrer dans cet article qui met aussi en évidence les innovations musicales à chaque opus du lyonnais.

benjaminbiolay

 

 

 

 

 

 

 

Mythologie américaine

Les premiers albums de Biolay touchent encore peu à la dimension politique. Il développe une approche photographique pop léchée sous fond de mythologie américaine, comme pour se démarquer déjà des références françaises. Ceci n’est pas nouveau : Gainsbourg était déjà hanté par Marylin. Le rêve américain tourne court. Son deuxième opus, Négatif, tourne au road movie noir. Il est peuplé de bad boys qui contrastent avec l’harmonie familiale (pourtant tragique) des Kennedy. J’ai eu l’impression que Benjamin nous faisait en chanson le coup de Claude Sautet avec « Les choses de la vie » et « Max et les ferrailleurs ». Déconstruire le monde bourgeois et ses tourments feutrés pour l’emmener vers la rue, la prostitution et la mafia. Scansions urbaines et nostalgie rythmée par les violons, effluves sexuelles et mysticisme, nappes synthétiques et cordes de cinéma. À chaque album, une innovation musicale tout en conservant l’unité de l’œuvre. Samples de Marylin Monroe et cordes à la John Barry dans « Rose Kennedy », clavecins, guitares folk et poésie romantique noire baudelairienne dans « Négatif ». Il parle de ces « brunes déités » un peu malsaines, qui hésitent entre l’amour et la mort (Glory Hole), pop anglaise et contre-chant ténu de Chiara. « Home » prolonge de façon solaire le voyage « négatif » dans ses sonorités folk (Billy Bob sur les routes de la « Ballade du mois de juin »).

Penser la guerre froide et la libération sexuelle

Première incursion dans le cinéma, « Clara et moi » synthétise les apports de chaque album. On retrouve le piano romantique dans « Nuage noir », le clavecin dans le « Dernier jour de la dernière chance », les cordes dans les instrumentaux qui accompagnent Rilke. « Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de choses ». Des mourants dans la chambre, savoir le mouvement des petites fleurs qui s’ouvrent le matin… Rupture et continuité avec « A l’origine ». Le hip-hop, la scansion urbaine et les chœurs d’enfants. Biolay interroge les racines et l’éclatement de l’identité (est-il un garçon ? une fille ? ni l’un ni l’autre ? a-t-il voté pour Monsieur Bush comme les autres ?). À l’origine, Marx rime avec anthrax et les armes à feu en plastique. La Poupée de cire est-elle celle de Gainsbourg ? Constat sur l’évolution des idéaux de jeunesse et de l’insouciance vers le trop grand sérieux quand on a plus 17 ans. Ou plutôt vers le conformisme généralisé. De l’ouverture des possibles au nihilisme. « À Colombine, il va y avoir un carnage, en haut des cimes, il n’y avait que les nuages ». « À l’origine on avait pas de pétard/Mais les cheveux en pétards ». Les chœurs d’enfants se mêlent aux cordes dissonantes. Garder le calme devant la dissonance. L’album le plus profond de Biolay à mes yeux. Le cinquième album « Trash Yéyé » explore la sexualité graveleuse dans une époque post-moderne, post-soixante-huitarde. Le fantôme de Chiara Mastroianni hante les plages de l’album : « rendez-vous qui sait, quand je serai gris/Quand tu seras blonde ». Un des plus beaux vers jamais écrit, dans lequel les obsessions politiques et sexuelles de Benjamin Biolay s’affirment dans un alliage surprenant : « Soviet suprême/Toi mon plus beau problème/Dans ton abdomen/Un tout nouveau spécimen/Dans la merco benz/C’est de l’espoir que je promène ». Benjamin Biolay, dans sa magnifique chanson « Merco benz » établit lui-même ce parallèle entre l’amour au sens d’Eros et le communisme : « Soviet suprême/Toi mon plus beau problème/ Dans ton abdomen/Un tout nouveau specimen/Chou à la crème/C’est de l’espoir que je promène ». Cette strophe est d’autant plus puissante qu’elle donne à penser l’amour dans le contexte du capitalisme contemporain. Tel est le propre des grandes chansons : livrer à ses contemporains une description des contradictions de l’esprit du temps. Intriqué dans un imaginaire hérité du romantisme, du communisme et du capitalisme, le héros maudit est un produit de cette idéologie de l’amour. De la petite princesse à la petite connasse, ce « Soviet suprême » qui guide le héros l’immobilise dans cette Mercedes dont il caresse le volant comme pour mieux contrôler sa vie qui vole en éclats. Arrangements audacieux (Bien avant, De beaux souvenirs, La garçonnière) dans lesquels Benjamin Biolay revisite les chorales des films de Walt Disney et des chansons de Bing Crosby. On croit entendre le vent d’hiver souffler à travers les cordes et les chœurs.

Se rapprocher de soi

Avec « La superbe », Benjamin Biolay revient à un double album, pendant solaire de « Négatif ». Benjamin Biolay persévère dans les scansions urbaines. Il innove avec les saxophones dissonants et les synthétiseurs baroques. « La superbe » condense les cordes sixties de John Barry, la prosodie de « A l’origine », les vers baudelairo-gainsbouro-bashungiens. Bref, du Benjamin Biolay : l’abribus rime avec l’Angélus, le verre de Campari et le bon vouloir de l’équipage. Serge Gainsbourg jouait sur les lettres, Benjamin Biolay joue sur le langage sms sans jamais céder à la facilité et à la vulgarité d’une certaine chanson française soumise à l’esprit du temps. Chez Benjamin Biolay, le sacré reste présent. « A plus », d’accord, mais le « + » est une « croix ». « Déçu de tout ». Fin des « Idées » régulatrices si chères à Platon ou à Badiou. Biolay philosophe. Avec l’air de ne pas y toucher, « en dilettante à temps partiel ».

L’exil argentin

Album inégal de « featuring »,Vengeance est un album dans lequel Biolay cherche les différentes facettes de lui-même à travers les autres (le côté romantique avec Vanessa Paradis, le côté nocturne rappeur avec Oxmo Puccino, le côté anglais avec Carl Barât). Patchwork des œuvres précédentes (superbe ballade piano avec les confettis, chanson abandonnée sur un album précédent ; hip-hop symphonique avec Orelsan ; ballades guitares avec Profite ; vengenza suite ratée à mon sens du morceau Buenos Aires de la Superbe et avant-garde de Parlermo Hollywood), Benjamin Biolay se perd, part en Argentine et part pour mieux se retrouver et photographier Paris à distance. Il offre ainsi son troisième double « Palermo Hollywood » et « Volver ». Après Rose Kennedy et Billy Bob, il met en scène un nouveau personnage « Miss Miss ». Entre l’Amérique latine, l’Espagne et Paris. Une chanson aborde les licenciements abusifs et l’aliénation du capitalisme dans « ressources humaines » et la question de la foi et de ses dérives (Miss Miss, La noche y a No existe, Happy hour). Entre une terrasse et une église, Benjamin Biolay arpente la nuit urbaine. En lui gronde la ville et ses rumeurs. Des arrangements toujours plus maîtrisés qui, du fait du syncrétisme avec la musique argentine (et la présence du charango ou bandonéon), offre un contrepoint solaire et dansant à la pluie dissonante de cordes typiquement biolaysiennes. Nous sommes dans un western à la Morricone, plus « campagnard » dans « Palermo » (même si rien ne sonne totalement bucolique chez Biolay sauf dans le premier album) et plus urbain dans « Volver ».

Fin de fin de l’histoire : l’amour comme nouvel horizon ?

Du Soviet à la Merco benz. De Karl Marx à l’anthrax. Fin de la grande Histoire et ses grands récits soi-disant émancipateurs. De la lutte des classes à la guerre bactériologique, il n’y a qu’un vers. Il n’y a qu’un pas de clerc. Et « pas d’éclair sur ta poupée de cire ». Constat sociétal sur les licenciements abusifs du système néolibéral (Ressources humaines et la nov langue) ou sur le désenchantement des idéaux de jeunesse en Biolay qui se pose comme « euchariste » ou encore de l’insouciance vers le trop grand sérieux quand on a plus 17 ans. Abordage sans naufrage de la question du religieux. Toutes ces thématiques, Benjamin Biolay les susurre comme une confidence dans un bar à trois heures du matin, comme un Hank Moody sooo français. Quelle nouvelle configuration à créer car l’oiseau prend son envol à la tombée de la nuit ? Chanter, créer des courts métrages musicaux comme autant de voyages fantasmés entre Marylin Monroe, John Barry, Almodovar, Dr. Dre ; attendre l’abribus ou l’Angélus, le verre de Campari ou le bon vouloir de l’équipage… Et, dans l’aventure de tous ses détours, de toutes ses débandades et rhums en rasade, Benjamin Biolay revient toujours comme une pierre de touche angulaire à Chiara Mastroianni. Personnage métaphorique, elle incarne une figure particulière de la Muse: celle qui ne tourmente pas, celle qui apaise, mais qu’il faut sans cesse fuir car sinon l’œuvre s’arrête. Elle est l’élément aquatique qui passe dans le fleuve et ne cesse de se mouvoir dans la permanence. Le bateau qui s’en va ou s’enivre… L’amour, dernière idéologie, dernière religion dans les pas d’un héritage tortueux ? Comme dit René Char, l’héritage n’est précédé d’aucun testament. L’amour, la religion de la fin de la religion comme dit l’autre. Suite au prochain opus.

(à suivre)

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Cet article invité a été écrit par Olivier Terwagne, auteur compositeur interprète en chanson française. Retrouvez-le sur Youtube ou Facebook.

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